En ces premières années du nouveau siècle, « les Français » sont « inquiets », « exaspérés », « désemparés ». Du moins, c’est ce que nous disent en chœur les députés de droite. Et c’est à qui trouvera le mot le plus fort pour traduire cet état de « désespérance »!
Mais, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas – à cause des attentats du 11 septembre et des menaces terroristes qui perdurent. C’est – nous disent-ils (en tout cas, c’est ce qu’on lit, à chaque page du Compte rendu intégral ), c’est « la faute à » ces fauteurs de troubles que sont … les enfants-mendiants … les prostituées … les gens du voyage ( tiens ! déjà ? toujours ?) … les jeunes qui occupent les halls d’immeuble…
D’où vient cet incroyable renversement de perspective, somme toute assez paradoxal ?
A la lecture des débats de juillet 2002 et de janvier 2003 (deuxième loi de sécurité), il apparaît que ce renversement tient à un « coup » stratégique de N.Sarkozy.
Après une campagne où slogans et témoignages, tous plus paroxystiques les uns que les autres, il n’y avait – en ce début de législature – pas de projets précis pouvant déboucher sur un texte de loi. Alors N.Sarkozy s’est adressé, en tant que ministre de l’intérieur, aux députés de la majorité : « Allez-y ; faites part de vos doléances, j’en ferai des articles de loi. »
Nos députés – qui sont en même temps des élus locaux – ont sauté sur cette offre. Séance tenante ( !), ils ont déballé tous ces « encombrants » qui polluaient, qui obstruaient leurs belles cités et empêchaient « les gens » – « leurs » gens ( « Nous ne fréquentons pas les mêmes Français. » répètent souvent les députés de l’opposition » – de vivre et dormir tranquilles.
Et c’est ainsi que, dans cette « grande loi » de sécurité intérieure, ils s’en sont pris …
… aux enfants-mendiants … qui « encombrent » les bouches de métros …
… aux prostituées … qui « encombrent » les trottoirs …
… aux jeunes … qui « encombrent » les halls d’immeubles…
… aux gens du voyage qui « encombrent » – et détériorent – des terrains qui ne leur appartiennent pas …
Un vrai festival ! Qui ne pouvait que remplir d’aise nos « députés- élus- locaux ». Et qui, par là-même, allait permettre à N.Sarkozy de se constituer une solide et fidèle clientèle d’élus !
À droite :
scènes de chasse en terres d’insécurité
Ainsi les articles de la loi de 2003 égrènent les « populations à problème » (Quand on a une solution à vendre clés en main, il faut bien trouver le problème qui va avec !)
A chaque fois, le débat se déroule de la même façon : les députés de droite apportent des témoignages, tous plus poignants les uns que les autres [voir, sur l’autre blog : « Une loi normale » ].
D’où découle la nécessité d’agir. D’agir d’une certaine façon. La leur. La seule possible. La seule efficiente.
À propos des enfants-mendiants :
« -P. Morange. Le but de cet amendement est parfaitement clair : sanctionner le comportement de ceux qui sollicitent la générosité publique au sein des transports collectifs, en maintenant à leurs côtés de très jeunes enfants, au détriment de la santé de ces derniers. Jusqu’à maintenant, il n’y avait pas de qualification permettant d’intervenir. Nous donnerons désormais aux services de État compétence pour lutter contre ce genre de spectacle intolérable, et de plus en plus fréquent.
– C.Boutin (Mme). Très bien !
– Le président. Quel est l’avis de la commission ?
– C.Estrosi (rapporteur). Je trouve que cet amendement va dans le sens de la protection de l’enfance. Il faut évidemment éviter à des enfants, souvent en très bas âge, d’être exposés comme de véritables instruments sur la voie publique pendant des journées entières. De telles scènes sont épouvantables, dégradantes et affligeantes pour la dignité humaine.
À propos des prostituées :
J.P. Le Ridant (1ère circonscription de Loire-Atlantique) :
« La prostitution a depuis dix ans explosé dans notre pays, et plus particulièrement, dans les grandes agglomérations. Celle où je vis, Nantes, n’y échappe pas. Ce phénomène est dû en majeure partie à l’arrivée massive de prostituées d’origine étrangère, soumises à un véritable esclavage au sein de réseaux mafieux.
Les prostituées sont bien sûr les premières victimes, mais elle ne sont pas les seules : nous ne devons pas oublier les habitants des quartiers où elles exercent, qui subissent toutes sortes de nuisances.
Pour ma part, je ne puis ignorer ni les habitants d’un immeuble dont le parking privé est le théâtre des « passages à l’acte « ni les 1 800 pétitionnaires d’un quartier de ma circonscription, exaspérés par l’inaction des pouvoirs publics. L’immobilisme n’est plus de mise ! »
F. de Panafieu ( 16ème circonscription de Paris) :
« Nous n’avons donc plus le choix. Il faut s’attaquer au problème dans deux directions. Nous devons d’abord permettre à la police d’agir enfin sur ces réseaux de proxénètes, en les désorganisant par l’arrestation des jeunes femmes, forçant ainsi les proxénètes à se manifester. Ensuite, il faut adresser un message clair à l’extérieur de nos frontières, et dire, une bonne fois pour toutes, que la France n’est plus un pays où un proxénète peut installer des réseaux. Nous y contribuerons en votant ce texte. »
– C.Estrosi (rapporteur). Ce texte, qui se caractérise par un parfait équilibre entre les mesures répressives et celles permettant de traiter humainement les victimes, aborde le problème de la prostitution avec beaucoup d’humanisme tout en apportant les réponses répressives nécessaires. […]
Dans ce texte, il est simplement proposé de donner à la fois aux forces de l’ordre et aux magistrats les moyens leur permettant de pénétrer à l’intérieur de ces réseaux en vue de les démanteler. Je vous l’assure, mes chers collègues, le problème est grave. Des indications nous confirment que des réseaux sont en train de gangrener notre société tout entière. »
À propos des gens du voyage
– C.Estrosi (rapporteur). Là aussi, monsieur le ministre, je vous remercie d’avoir évoqué devant la représentation nationale, avec tant de pragmatisme, toutes ces situations qui suscitent, tant et tant d’exaspération et que nos concitoyens admettent de plus en plus mal. Comment pourrait-il en être autrement alors que cent à cent cinquante caravanes, tractées par de belles et grosses voitures dont pendant trop longtemps on ne s’est pas demandé avec quelles ressources elles avaient été financées,...
– A.Lepercq. Le rempaillage des chaises !
– C.Estrosi (rapporteur) … peuvent s’installer en toute impunité n’importe où, alors que leurs occupants peuvent se brancher sur le réseau d’électricité publique pour se fournir en énergie, payée par l’argent du contribuable (« Très bien ! » sur plusieurs bancs de l’UMP.), sur les bouches à incendie pour s’alimenter en eau potable, payée par l’argent du contribuable, et qu’ils rejettent des déchets polluant l’ensemble de nos nappes phréatiques sans que la moindre mesure sanitaire ne soit prise ? Ces occupations illicites de propriétés privées ou publiques ne sont plus acceptables.
– J.Barrot. Très bien ! »
À propos des jeunes qui occupent les halls d’immeuble P.Cardo ( député de la 7ème circonscription des Yvelines, maire de Chanteloup-les-Vignes … et pourtant, c’est beau comme nom de ville !)
« J’ai ainsi le cas d’une personne qui met régulièrement deux heures pour aller de la gare, située à deux cents mètres de chez elle, à son appartement parce qu’elle en est systématiquement empêchée par des jeunes, toujours les mêmes, qui stationnent sur son palier.
Certes, la police peut intervenir et dresser contravention, mais ça leur fait une belle jambe ! […] A quoi sert d’aller expliquer à des jeunes, dans ces cités difficiles, qu’ils doivent s’en aller, alors qu’ils savent très bien que, s’ils ne le font pas, ils ne risquent pratiquement rien ?
Il faut aussi savoir que le problème ne concerne pas la majorité des jeunes. Ce n’est qu’une petite minorité qui traîne dans les cages d’escalier et qui est violente. Mais celle-là, il ne faut pas la rater !
– L.Luca. Absolument ! »
J.C.Lagarde (UDF/ député de la 5ème circonscription de la Seine-Saint-Denis, maire de Drancy) :
« Les halls d’immeuble sont squattés par des groupes agressifs qui portent atteinte au moins autant à la sécurité qu’à la dignité des personnes qui habitent ces ensembles. Par ce texte, vous permettez désormais aux forces de l’ordre d’intervenir et d’évacuer ceux qui n’ont rien à y faire et qui font régner la loi du plus fort, au besoin en les interpellant. »
Et puis, il faut les voir, nos députés rivaliser d’ingéniosité et d’imagination pour débusquer tous les délits possibles et prévoir la riposte la plus adaptée.
Si les jeunes se réfugient dans les grands magasins … ou sur le toit de l’immeuble … Si les gens du voyage refusent d’évacuer le terrain qu’ils occupent illégalement … et que fait-on de la famille ? … et si la grosse voiture qui tire leur caravane provient de tractations litigieuses … etc.
Il faut les voir, disais-je, nos députés, se livrer avec délectation à de véritables « scènes de chasse en terre d’insécurité »