3.Le « oui mais » de DRAY

Avec J.DRAY, premier orateur du groupe socialiste et responsable, à l’époque, des questions de sécurité au sein de son parti, nous changeons complètement de registre. « Au risque même de surprendre », J.Dray commence son intervention en souhaitant  au gouvernement de réussir : « L’objectif des députés socialistes ne sera donc pas de saboter votre travail. »
Oui, il y a bien un problème de «sécurité» :  « Un délinquant est un délinquant » et, s’il existe « un terreau propice à la délinquance », cela « ni ne l’excuse ni ne la justifie ».
Mais le diagnostic présenté par N.Sarkozy est-il le bon ? est-il le seul ? « La société française souffre-t-elle simplement de la présence de quelques noyaux durs délinquants qu’il suffit d’éradiquer ou bien la montée de la violence est-elle l’expression d’un mal plus profond ? »
Si la deuxième alternative est la bonne – « si l’insécurité quotidienne, subie par nos concitoyens, traduit effectivement une crise profonde dont la violence n’est que l’expression » – alors, la lutte contre l’insécurité ne pourra pas « se réduire à des mises en garde ou à des interventions policières ».

A l’heure où les socialistes viennent de publier leur nouveau ( ?) programme sur cette question (http://www.parti-socialiste.fr/nos-idees/libertes-justice-et-securite), ce « rétro-éclairage » peut s’avérer utile car qui veut savoir où il va (disons plutôt, où il veut aller) doit savoir d’où il vient !

« Oui, il y a bien un problème de sécurité. »

– J.Dray. Monsieur le président, monsieur le ministre, mesdames et messieurs, selon la formule populaire, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon. Désormais, c’est vous, monsieur le ministre, le maçon en matière de sécurité. Il n’est pas sûr que l’on nous ait fait un cadeau tant la tâche qui vous incombe, avouons-le, est difficile.
Si nous reconnaissons d’emblée la difficulté de votre tâche, monsieur le ministre, c’est la preuve que nous n’entendons pas camper une opposition caricaturale dans ses comportements et stérile dans ses interventions.

– P.Clément,président de la commission. Pas comme Mamère ! [rétro-débat sécurité (2) ]
[…] [UMP]
– J.Dray. Que les choses soient claires entre nous, à l’instar de notre Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, pour qui l’avenir est une suite de quotidiens, pour nous, un délinquant est un délinquant. Il n’y a donc pas, sur les bancs de cette assemblée, d’un côté les indécis et de l’autre les déterminés.
– P.Cardo[UMP]. Très bien !
– J.Dray. N’en déplaise aux manichéens dont la vie est si simple et qui sont souvent aussi les plus bruyants. Oui, il existe un terreau propice à la délinquance. Le reconnaître ne l’excuse ni ne la justifie pour autant.
– C.Cabal [UMP]. Très bien !
– J.Dray. Si on ne choisit pas là où l’on naît, on choisit sa vie et, à un moment donné, on choisit de devenir délinquant. Dès lors, la société ne peut trouver d’autre solution que la répression de tels actes. Encore faut-il qu’elle soit proportionnée et qu’elle permette ensuite la réinsertion de l’individu en lui donnant toutes ses chances de retrouver sa place dans la société.
Pour le bien-être de notre pays et de nos concitoyens, je vous le dis franchement, au risque même de surprendre, je ne peux que souhaiter votre succès s’il aboutit, dans le respect des règles de la République, à restaurer les conditions d’une tranquillité retrouvée pour tous et partout.
– B.Bareges[Mme/ UMP]. Très bien !
– J.Dray. En effet, nous l’avons tous vécu ces derniers mois la montée de la violence, la panique légitime qu’elle suscite chez ceux qui la subissent ou qui ont peur de la subir peuvent emporter la démocratie. Qui peut donc penser, face à cette réalité, qu’il n’y aurait pas lieu que le peuple, dans son assemblée, ne soit totalement mobilisé pour trouver des solutions nouvelles, aller au-delà de tout ce qui a été fait, et être ainsi encore plus efficace ?
-P.Cardo[UMP]. Eh oui ! […]
– J.Dray. Vous l’aurez compris, l’objectif des députés socialistes ne sera donc pas de saboter votre travail. Nous voulons au contraire prendre date de vos engagements. Vous nous trouverez à vos côtés dans tout ce que vous entreprendrez pour atteindre les objectifs que j’ai exposés. Dans la lutte contre l’insécurité, il ne peut y avoir de place pour les calculs partisans. (Applaudissements sur les bancs du groupe PS.)

Mais le diagnostic de N.Sarkozy est-il le bon ?

– J.Dray. La société française souffre-t-elle simplement de la présence de quelques noyaux durs délinquants qu’il suffit d’éradiquer ou bien la montée de la violence est-elle l’expression d’un mal plus profond ?
    Si vous pensez que l’insécurité se réduit aux problèmes posés par quelques noyaux durs délinquants, quelques milliers de jeunes qu’il suffirait d’éliminer pour avoir la paix, si vous pensez que la peur du gendarme est le début de la sagesse et que là s’arrête notre politique de sécurité, alors oui, il suffit effectivement de créer des GIR, des BAC et de nommer des juges sévères pour régler le problème.
    Malheureusement, notre propre expérience, sur les cinq dernières années, a montré que le problème n’était pas aussi simple. Vous sous-estimez l’ampleur et surtout la profondeur des difficultés auxquelles nous sommes confrontés et qui renvoient à des évolutions lourdes de la société.
    On peut avoir la meilleure police du monde, se lancer dans une fuite en avant nécessitant toujours plus d’effectifs pour répondre à une demande croissante de présence policière, on n’en aura pas pour autant résolu les problèmes. Face à l’ampleur des phénomènes de violence, le traitement policier ne se suffit pas à lui-même.

– R.Mallié [UMP]. Qu’ont-ils fait à New York ?
– J.Dray.car l’insécurité quotidienne, subie par nos concitoyens, traduit effectivement une crise profonde dont la violence n’est que l’expression.
    Il n’y a pas, dans mes propos, de complaisance sociologique. Chacun sait par expérience que le travail des services de police permet parfois, après plusieurs mois d’enquête, de démanteler un noyau dur dans tel ou tel quartier, mais que, quelques semaines plus tard, un nouveau réseau se reconstitue. Telle était la conclusion à laquelle nous étions parvenus.
    Si l’on ne veut pas se payer de mots dans la lutte contre l’insécurité, il faut être dur avec le crime, mais dur aussi avec les causes du crime.
    Elles sont clairement identifiables : ce sont les repères d’autorité, les conditions d’éducation, les rapports entre les générations, les dégâts causés par vingt ans de crise sur les liens sociaux, la fascination exercée sur les plus jeunes par une économie parallèle fondée sur un marché prospère, celui du cannabis, dont la consommation touche plusieurs millions de Français. Bref, ce sont les repères de toute une génération qui sont en cause.
– R.Chassain[UMP]. Ceux de la génération Mitterrand !
– J.Dray. Ce sont, avouons-le, les enfants du  » Combien ça coûte ? « , du consumérisme le plus absolu, de l’argent facile, qui sont touchés aujourd’hui par l’ensemble de ces fléaux. La lutte contre l’insécurité ne peut pas se réduire à des mises en garde ou à des interventions policières. Elle repose forcément sur un projet de société, sur un projet d’éducation citoyenne aussi et qui fait cruellement défaut dans le monde actuel.
– J.Leonetti [UMP]. Nous n’avons jamais dit le contraire ! »

Réactions de N.Sarkozy et des députés de droite

« – Le ministre. Monsieur Dray, il est vraiment dommage que M. Mamère n’ait pas pris le temps d’écouter votre intervention. Il aurait constaté que l’on peut faire un travail utile, digne et noble à l’Assemblée nationale, ce qui n’eût pas été inutile pour lui ! »

D’autres députés de droite renchérissent …

M.Leroy [UDF] :
« Le groupe de l’Union pour la démocratie française salue l’intervention de Julien Dray. […] Avec le talent qu’on lui sait et la connaissance de ces questions que nul ne met en doute […] »
G.Léonard [UMP] :
« Les propos de M. Julien Dray tranchaient très nettement avec ceux que nous avions enregistrés à la commission des lois. »
Le rapporteur [C.Estrosi] :
« J’ai, moi aussi, apprécié les aspects constructifs de votre intervention, monsieur Dray. »

Un tel concert de louanges finit par «émouvoir» Pascal Clément, le président de ladite commission des lois.

« – P.Clément. Les nombreuses louanges qui pleuvent sur la tête de ce pauvre Julien Dray, qui n’en demandait pas tant, m’émeuvent énormément.
    Sachons cependant raison garder : Julien Dray n’est pas le groupe socialiste. Quelle est la réalité de la politique menée en matière de sécurité pendant cinq ans ?
(Exclamations sur les bancs du groupe PS.)
– M.Valls. Vous êtes le président de la commission des lois !
– C.Caresche. Vos propos sont scandaleux, monsieur Clément !
– P.Clément. Je mets volontairement les pieds dans le plat car trop c’est trop !
– F.Loncle. Lamentable !
– P.Clément.  Certes, grâce à son expérience du terrain, Julien Dray, auquel le précédent gouvernement avait confié la tâche de raccommoder cette loi insensée sur la présomption d’innocence [i], …
– M.Leroy. C’est lamentable !
– P.Clément.  … avait limité la casse. Mais cela revient à rappeler toutes les erreurs du Parti socialiste et du gouvernement précédent et confondre Julien Dray avec les autres serait d’une naïveté absolue. Je ne voudrais pas que l’opinion s’y trompe. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP.) […]
     Vous avez deux discours. A en croire le discours public, vous auriez tout compris. En fait, vous n’avez rien compris et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons été élus ! » (Applaudissements et rires sur plusieurs bancs du groupe UMP.)

N.Sarkozy, quant à lui, lancera aux socialistes ( et seulement à eux … et encore, sans doute pas à la totalité des socialistes !) un appel à la collaboration et à la confrontation démocratique des projets.

 «  Le ministre. Pourrons-nous progresser ensemble ? […] Je suis persuadé que les élus de la majorité ne verront que des avantages à profiter de la compétence de celles et ceux du parti socialiste qui voudront bien s’associer à eux. (Applaudissements sur les bancs du groupe de l’UMP et de l’UDF)
     Et en disant cela je n’ai pas le sentiment, loin de là, de renier mes convictions ou de vous demander de renier les vôtres. Cela fait bien longtemps que je suis de ceux qui pensent que la démocratie, c’est la confrontation des projets. Être fier de ses convictions, ne pas avoir honte de l’idéologie dont on est porteur, cela doit nous donner la force d’accepter de faire un bout de chemin ensemble quand cela en vaut la peine. Et la sécurité des Français, cela en vaut la peine ! […]
    Je voudrais terminer en vous disant que je suis tout à fait d’accord avec vous : le traitement policier ne peut pas répondre à toutes les questions, mais ce n’est pas pour autant qu’il ne doit répondre à aucune. C’est un maillon de la chaîne pénale, même si ce n’est pas le seul. »

Texte intégral
http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2001-2002-extra/20021006.asp#PG3


[i] La mise en application de la loi du 15 juin 2000 renforçant la présomption d’innocence et les droits des victimes ayant posé un certain nombre de problèmes, une commission a été nommée. Sur la base du rapport de ladite commission, une loi du 4 mars 2002 est venue « compléter » et/ou « renforcer » la première loi. Le rapporteur de cette loi était J.DRAY. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans la chronique 8 : feu la présomption d’innocence (ou le revirement de la droite).